Gather Town : quand les bureaux virtuels réinventent le télétravail
Manoir, tipi, table de ping-pong et marchand de glace… Gather Town a transformé le bureau en terrain de jeu collaboratif. Bien décidé à gamifier les open-space, l’entreprise américaine est déjà parvenue à combiner la puissance du virtuel avec les mécaniques du gaming. Tour du propriétaire.
9h15. L’équipe d'une start-up dispersée aux quatre coins de l'Hexagone commence sa journée de travail. Ysée, responsable déploiement, ouvre machinalement son ordinateur. Geste habituel. Mais au lieu de lancer une énième application de messagerie, elle se connecte directement à Gather Town. Elle troque visioconférence impersonnelle, contre un manoir virtuel où ses collègues déambulent sous forme d'avatars pixelisés. À sa droite, deux développeurs discutent près d'un tipi. Plus loin, une réunion s'improvise dans le jardin. Le télétravail devient travail ludique. Littéralement, un travail qui se joue.
Le télétravail s'est imposé comme l'une des transformations les plus importantes de notre époque professionnelle. Cette mutation forcée, accélérée par la pandémie, a révélé nos limites. Selon le baromètre Malakoff Humanis 2025, le télétravail est « paradoxalement source d'isolement pour 23% » des jeunes actifs français. La cause ? Nous enchaînons les réunions Zoom, multiplions les messages Slack, souvent au détriment de cette spontanéité qui fait l'âme d'une équipe : la conversation de couloir, le brainstorming improvisé à la machine à café, la complicité qui naît du partage d'un espace commun.
Face à ce défi de déshumanisation digitale, se pose une question : pourrait-on recréer virtuellement ce que nous avons perdu physiquement ? Transformer l'écran froid en espace vivant ? C'est exactement le pari qu'ont relevé les fondateurs de Gather Town. La startup, fondée par quatre amis au début de la pandémie en 2020, a parfaitement saisi les ressorts de la collaboration moderne : créer une plateforme qui exploite nos réflexes de joueurs pour nous faire collaborer. Le succès est au rendez-vous : valorisée 700 millions de dollars selon Forbes, Gather Town a levé 77 millions de dollars auprès de fonds prestigieux comme Sequoia Capital et séduit à ce jour plus de 20 millions d'utilisateur·ices.
L'inspiration de Gather Town puise dans une découverte scientifique majeure. En 1976, trois chercheurs britanniques, John Short, Ederyn Williams et Bruce Christie publient The Social Psychology of Telecommunications, révélant le concept de « présence sociale ». Leur théorie démontre que notre sentiment d'être « avec » les autres dépend moins de la technologie utilisée que de notre capacité à percevoir l'humanité de nos interlocuteurs. Plus une interface nous permet de saisir les émotions, les réactions et l'attention d'autrui, plus elle génère de l'engagement et de la coopération.
La simplicité apparente en style "pixels" emprunte beaucoup aux codes des jeux que le CEO, Philip Wang, adore. Ainsi, votre lieu de travail aura des allures de Minecraft mais cache une sophistication technique bien pensée.
Chaque interaction Gather respecte d’ailleurs une règle d'or : reproduire l'évidence du monde physique. Comme dans un vrai bureau, on voit qui discute avec qui, on peut s'approcher pour écouter une conversation ou s'éloigner pour retrouver l'intimité. «C'est vraiment ça que Gather est venu simplifier : tu vois les personnes à leur bureau, tu peux leur envoyer un petit coucou, et ça ouvre directement la caméra», explique Ysée. La spatialisation des échanges n'est pas anodine. Elle répond aux limites de notre mémoire sociale, ce « carnet d'adresses mental » qui nous permet de gérer nos relations professionnelles. Les espaces Gather exploitent ce que les psychologues appellent l'effet de « proximité fonctionnelle ». En 1950, les chercheurs Leon Festinger, Stanley Schachter et Kurt Back découvrent que nous développons plus facilement des liens avec les personnes que nous croisons régulièrement, même brièvement. Sur Gather, la sérendipité organisée devient un art : «Sans Gather, ce n'était pas si facile d'avoir des conversations de couloir, alors qu'avec l'outil, ça se met en place super facilement », témoigne Ysée.
La gamification s'exprime subtilement. Pas de points ni de badges, mais une personnalisation poussée qui transforme chaque utilisateur·ice en créateur·ice de son univers. «Tu peux choisir tes vêtements, personnaliser ton bureau... Il y en a qui ont créé des espaces où ça donne envie de passer les voir à leur bureau », raconte Ysée avec enthousiasme. La créativité collective génère ce que les spécialistes appellent un « engagement intrinsèque » : on participe parce qu'on y trouve du plaisir, pas par obligation.
Dans la start-up de vingt personnes où travaille Ysée, l'adoption s'est faite naturellement. «Moi, je l'ouvre le matin et je le laisse ouvert », confie-t-elle. L'intégration fluide révèle l'un des secrets de Gather : l'outil ne remplace pas les autres, il les transcende. Slack reste pour les traces écrites, mais Gather devient l'espace unique des échanges, réunions et collaborations spontanées.
L'équipe a développé ses propres codes. «On a plutôt comme pratique de ne pas se pointer au bureau des gens, mais de leur envoyer un petit 'wave’ », explique Ysée. L'étiquette virtuelle recrée les subtilités sociales du monde physique : on ne débarque pas sans prévenir dans le bureau d'un collègue concentré. La créativité collective s'épanouit. L'équipe a créé un «cimetière des anciens » où subsistent les bureaux des collaborateur·ices parti·es, transformant la nostalgie en mémoire collective ludique. «Il y a deux personnes qui sont un peu les architectes de notre espace virtuel », confie Ysée, révélant comment émergent naturellement des rôles de office managers internes.
Le témoignage trouve un écho dans la vision même des fondateurs. «Gather est cet outil qui marie les mondes virtuels et le chat vidéo. Ce qu'il vous permet de faire, c'est de recréer beaucoup de métaphores que vous auriez habituellement autour d'un espace physique » explique Phillip Wang, CEO et cofondateur de Gather Town, dans une interview. «L'objectif ici est de vraiment pouvoir se connecter en dehors des réunions planifiées. »
L'adoption n'est cependant pas unanime. «Le chef de projet l'utilise très peu », observe Ysée. La résistance n'est pas forcément générationnelle : «J'ai des collègues plus âgés qui aiment beaucoup Gather ». Elle révèle plutôt des styles de travail différents et des besoins de collaboration variables selon les rôles. L'outil révèle aussi sa richesse par l'exploration constante qu'il permet. «À un moment, quelqu'un a installé un espace avec des cartes à jouer... Ça a pris pendant une semaine et c'était drôle, mais on s'est arrêté », raconte Ysée. La capacité d'expérimentation permanente témoigne de la flexibilité de la plateforme, même si toutes les innovations ne s'ancrent pas dans les habitudes.
Plus fondamentalement, Gather interroge notre rapport à la présence. La « fenêtre ouverte » sur les collègues peut-elle vraiment remplacer la richesse des interactions physiques ? La réponse semble nuancée. Selon Ysée, Gather «rend le distanciel plus sympathique » et «moins complexe », mais elle précise aussi que l'outil trouve sa pertinence «quand il y a une équipe qui est en partie du temps en distanciel ». Pour les équipes majoritairement présentielles, l'intérêt reste limité. L'outil ne crée donc pas une illusion de proximité, mais plutôt une proximité adaptée aux contraintes du travail distribué.
Au-delà du cas Gather Town, l'expérience révèle un enjeu fondamental de notre époque hybride. Pendant des années, nous avons opposé présentiel et distanciel comme deux mondes incompatibles. L'innovation réside désormais dans leur réconciliation créative. «Pour des personnes qui travaillent en distanciel, ça rend le télétravail plus sympathique », résume Ysée. La synthèse dépasse largement le domaine de la collaboration. Elle interroge notre capacité à réinventer nos pratiques professionnelles dans un contexte où une majorité d’employé·es considèrent le modèle hybride comme idéal.
Phillip Wang partage la vision d'intégration : «Je pense que c'est un thème général avec le Metaverse au sens large. Nous voulons comprendre comment il s'intègre dans le physique [...] Ce n'est pas un monde séparé. C'est plutôt comme une couche par-dessus le monde physique. » La leçon de Gather Town ? Les outils qui réussissent ne sont pas ceux qui remplacent l'humain par la technologie, mais ceux qui utilisent la technologie pour révéler notre humanité. Au-delà des bureaux virtuels, nous voyons déjà émerger des espaces de formation gamifiés, des événements hybrides, des communautés professionnelles qui transcendent la géographie. L'écosystème s'enrichit avec des concurrents comme Spatial ou Mozilla Hubs, chacun explorant sa propre vision du travail gamifié.
L'enjeu n'est plus de choisir entre réel et virtuel, mais d'inventer leur articulation féconde. Dans son manoir pixelisé, Ysée l'a compris : l'avenir du travail ne se joue pas contre le jeu, mais avec lui.
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